Le rêve de Messire Gaster

Laissons Messire Gaster à ses rêves : tout lui est dû, croit-il. Cet insupportable prétentieux ne ²donne de sa personne que par de sporadiques et douloureuses déjections. Tout le corps en fatigue. Oui, laissons ce grand renfrogné croire, si tel est son désir, qu’il gouverne son royaume : il ne sort jamais de son antre. Ce rêve solipsiste de grandeur et de pouvoir est facile pour qui ne se mesure jamais au monde.

                L’illusion de Messire Gaster s’étiole quand la terre tremble, quand le pain vient à manquer, quand il pleut des bombes ou quand un virus court le monde. D’autres organes le disent : le pouvoir de Messire Gaster devient étriqué, inadapté aux entraves des nouvelles existences, enfermé dans l’imaginaire d’un ancien ordre. Mais parfois, son royaume le rattrape et, dans son inexpérience rigide du monde, Messire Gaster perd la tête.

Pourtant, monarque jupitérien, ce n’est pas ta faute. Tu fais ce que tu peux, c’est certain. Ce n’est pas ta faute si, trop sûr de ton imaginaire et de ton regard, tu ne vois, en nous, organes qui t’entourons, qu’une seule histoire possible, qu’une fonction prédéfinie. Pour travailler, les mains doivent saisir. Pour produire, les pieds doivent marcher. Pour être utile, la bouche doit exprimer. L’ordre du corps a toujours été ainsi, il en sera toujours ainsi. Parce que c’est inimaginable qu’il en soit autrement. Dans ton regard, Messire Gaster, il y a des fictions qui enferment ton royaume dans une image préconçue. Fables faciles. Institutions imaginaires. Elles se déploient hors de toi, en toi, malgré toi, selon toi.

Mais qu’advient-il si les mains ne peuvent plus saisir, si les jambes ne peuvent plus porter, si la bouche est contrainte de se masquer, si le royaume entier est entravé ? Ces entraves ne sont que des morbidités et des déviances inutiles, crois-tu : il te faut aussitôt les effacer. Rêve donc à un corps parfait, nostalgique de l’ancien ordre que tu es. Corps qui doit être. Corps qui n’est plus. Corps qui n’a peut-être jamais été.

Au creux de cette perfection, tu t’échines à façonner ton royaume, selon l’étalon d’une illusion surannée. Tu nous isoles, tu nous condamnes, tu nous exiles, tu nous supprimes, nous,  les membres qui te paraissent gangrénés. Mais n’est-ce pas ton anathème qui nous expose à la gangrène ? Tu veux ignorer les contraintes d’une nouvelle existence. Mais le prisme de ta nostalgie entrave le corps qui advient.

Et si les contraintes n’évidaient pas le corps, mais faisaient germer en nous d’autres possibles ? Déshabitué de cette perfection qui te hante, peut-être ton regard de monarque verrait-il une nouvelle organisation éclore, où une bouche, des pieds peuvent saisir, où des mains peuvent exprimer ? Pourrions-nous, membres exilés, commencer à créer, transposer et insuffler d’autres mots et d’autres fictions à un corps qui se réinvente, parmi les entraves du monde ?

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