Quand montrer rend invisible.

A deux ou trois reprises, sur ce blog ou ailleurs dans mon travail, j’ai fait distinction entre « montrer » et « rendre visible ». Je voudrais maintenant la développer de façon plus explicite.

Selon moi, on peut montrer sans rendre visible. Montrer en cachant. Montrer pour cacher. Montrer une partie pour invisibiliser le tout. Ce que j’aimerais développer dans cet article, c’est la façon dont la monstration peut contribuer à l’invisibilisation, ainsi que les diverses manières dont l’invisibilisation s’appose sur les corps des personnes handicapées.

Dans Peau, Dorothy Alisson écrit :

« J’ai grandi en essayant d’échapper au sort qui a détruit tant de gens que j’aimais et, en prenant l’habitude de me cacher, j’ai découvert que je m’étais aussi cachée de moi-même. Je ne savais pas qui j’étais, je savais seulement que je ne voulais pas être ils, celles et ceux qui sont détruit-e-s ou écarté-e-s pour que les « vraies personnes », les gens importants, se sentent plus en sécurité. Lorsque j’ai compris que j’étais homosexuelle, cette habitude de me cacher était déjà ancrée si profondément en moi que ce n’était plus un choix mais de l’instinct. Se cacher, se cacher pour survivre, pensais-je, étant entendu pour moi que si je disais la vérité sur ma vie, ma famille, mon inclination sexuelle, mon histoire, je me retrouverais dans ce territoire inconnu, le pays des « ils », sans jamais aucune chance de mettre un nom sur ma propre vie, de la comprendre ou de la faire exister.

Se cacher, quand on est en fauteuil, quand on a un corps visible au milieu de la foule, est-ce possible ? On serait tenté de répondre non : autant dans le métro mon homosexualité n’est pas visible, autant mon handicap se voit tout de suite ; et s’il m’a fallu faire mon coming-out lesbien, s’il m’a fallu dire : « je suis lesbienne », nul n’a été besoin – à de très rares exceptions près – que je fasse mon coming-out handicapé, que je dise : « je suis handicapée » (même si j’ai eu besoin de l’affirmer… mais ça, c’est une autre histoire !). Je ne peux pas me cacher. Et pourtant, je suis cachée. Et pourtant, on me cache. Lorsqu’on a voulu m’envoyer en institution, lorsqu’on s’est opposé à mon entrée à l’école, lorsqu’on me disait : « il faut que tu fasses comme les autres, il faut que tu sois comme les autres ». Et moi, en petite fifille obéissante et apeurée, j’essayais… je vous jure : j’ai pourtant essayé d’être comme les autres, de paraître comme les autres. Je vous jure : j’ai essayé, et même je le désirais ardemment. Le chant des sirènes du normal. Je m’en voulais de ne pas y  arriver. Je culpabilisais d’être moi, excusez-moi d’exister. Je ne parviens pas à être une autre. Si je n’arrivais pas à me cacher, on me cachait… ou du moins, on voulait me cacher, me signifier que je n’étais pas légitime d’exister, me le faire croire, et je l’ai cru…

On a aussi voulu croire et me faire croire que je n’étais que mon handicap, ou même que j’étais LE Handicap, ou l’Altérité. Etc’est là un premier signe de l’invisibilisation dont je parlais au début. Si j’ai besoin de dire : « Je suis lesbienne » et non : « je suis handicapée », j’ai incessamment besoin de rappeler : « Je ne suis pas  que mon handicap, pas qu’un handicap, pas que LE Handicap ».

J’ai incessamment besoin de le rappeler aux autres, à ceux et celles qui me regardent, qui me parlent ou parlent de moi ; et fut un temps, j’ai incessamment eu besoin de me le rappeler à moi-même. On me signifiait – et me signifie encore – toutes sortes de choses par des paroles en apparence anodines, des pratiques administratives, dans des films ou des émissions télé. Il y a le fameux « Oh ! La pauvre ! ». Il y a l’impossibilité de faire ma carte grise à mon nom car, depuis août 2017, les personnes sans permis ne peuvent pas avoir de carte grise – je suis donc obligée de faire la carte grise au nom de ma mère, éternelle mineure que je suis, citoyenne inexistante. Il y a Moi Avant Toi, un film où un riche tétraplégique a une histoire d’amour avec son infirmière et se suicide à la fin parce que… parce que… bah… PARCE QUE VOILA QUOI ! Il avait qu’à ne pas être un personnage handicapé dans un film grand-public, et puis c’est tout…). Ou alors, il y a le Téléthon, mais je n’en dis pas plus car il serait malaisé pour moi d’en parler – étant donné que je ne suis pas une principale concernée par les maladies  et handicaps que cible le Téléthon –, je préfère laisser Margot et Lény vous  en parler. Toujours est-il que cela montre le handicap de la même façon, toujours de la même façon. L’administration, le langage, les films et les productions télévisuelles sont ce que j’appelle dans ma thèse des technologies de corps : (re)produisant un imaginaire sur les corps, elles façonnent les cadres de monstration et donc les regards. Parce qu’imaginé de telle façon, un corps va être montré de cette façon-là, évinçant peu à peu du champ des possibles d’autres façons de montrer les corps et habituant les regards à ne regarder que par ces prismes. Verrouillage du regard. Ne montrer qu’une image pour cacher le reste de la réalité. Montrer pour mieux invisibiliser. C’est ainsi que le Téléthon ou les films grand-public enferment les corps handicapés dans un régime de charité ou dans un destin tragique. C’est ainsi  que le regard est verrouillé : il ne peut lire les corps handicapés que comme non désirables et non désirés, comme inintelligents ou à sauver. Le Handicap invisibilise les corps handicapés.

C’est ainsi que moi je me suis construite par rapport à ces fictions normatives. Lorsqu’on me dit que je suis hors-normes, que je m’en fous des normes, ce n’est pas tout à fait exact. Peut-être résister aux normes est-ce moins les transgresser qu’apprendre à s’y mouvoir ? Se mouvoir dans les normes. En moi, en ma perception, en ma compréhension, en ma saisie instinctive du monde, il y a toujours eu MON handicap et LE Handicap. La mythologie autour du handicap et mon expérience personnelle du handicap. Si je croyais en cette mythologie, je ne voulais pas m’y conformer. Je dirais même que c’est parce que je croyais en cette mythologie que je ne voulais pas m’y conformer. Je redoutais LE Handicap, j’en avais peur et le méprisais. J’étais terrifiée à l’idée de correspondre à ces descriptions de corps, à ces fictions de corps inintelligents parce que handicapés. Tout autour de moi, ces fictions m’encerclaient, menaçantes. Tout le monde, tout en ce monde, le croyaient et le véhiculaient. Les passant-e-s dans la rue qui me parlaient comme à une débile, les profs qui doutaient de mes capacités. J’avais à démentir. Démentir cette mythologie, démentir les croyances des autres et les miennes propres. J’ai eu à me rendre visible, à rendre visible mon handicap, quand on voulait montrer, à travers moi, LE Handicap, les fictions élaborées autour du corps handicapé. LE Handicap est un trompe-l’œil, une fiction qui montre pour cacher MON handicap, pour cacher les personnes handicapées. Montrer LE Handicap ne nous rend pas forcément visible. Parfois même, parler du Handicap jette dans le silence et l’invisibilité  les personnes handicapées. C’est comme cette phrase prononcée par Raphaël Enthoven, lors d’une émission Philosophie consacrée au handicap. Il dit :

 « Le handicap, c’est beaucoup plus compliqué que le racisme. Le racisme repose sur une différence dont la science nous a démontré qu’elle était non pertinente et qu’il n’y avait aucun sens à distinguer les gens selon sa couleur de peau par exemple. Mais là, la différence existe et la science avère cette différence ! »

Plusieurs aspects me gênent dans ce propos. Le principal, c’est que le handicap y apparaît ici comme une entité abstraite, un concept. C’est oublier que derrière ce mot, ce concept, cette abstraction, il y a une réalité. Ce ne serait pas grave si cette réalité était inerte et dépourvue de conscience et d’affects. Mais ici, c’est la réalité de femmes, d’hommes, d’adolescent-e-s, d’enfants, d’adultes jeunes ou moins jeunes. C’est la réalité de personnes qui parlent, pensent, ressentent, se ressentent. Quelle sensation de soi-même peuvent alors avoir ces personnes qui entendent ces propos prononcés sur  une chaîne publique, sur Arte reconnue pour ses programmes de qualité qui font autorité. Quels effets sur l’entourage de ces personnes, sur les pratiques envers ces personnes ? Tenir ce genre de propos, c’est oublier ces personnes, les invisibiliser. C’est ce qui relève au mieux d’une grave maladresse intellectuelle, au pire d’une irresponsabilité politique. Pour le reste, je conseilli à M. Enthoven de (re)lire Canguilhem ou Guillaumin : il y trouvera des développements sur le processus de naturalisation qui l’intéressera sûrement.

Mais revenons à ma peur d’être inintelligente parce que handicapée. Alors j’ai travaillé dur, je me suis sculptée pour ne pas tomber dans la disgrâce de l’intelligence, j’ai acquis divers codes pour assurer ma réussite scolaire et universitaire. J’ai acquis l’éducation, le langage et les valeurs d’une certaine classe sociale ; et je suis devenue une sale petite élitiste arrogante, dont le regard et le langage sont normés d’une certaine façon. Pour résister à une mythologie, je me suis mue dans les normes dominantes plus que je ne les ai transgressées, rejetant les premières, mais en reproduisant d’autres, celles que le regard dominant comprend.

Cependant, on préfèrera toujours me voir handicapée, passive et à sauver. On ne veut pas voir ma charge mentale. On croit souvent que ce sont mes parents ou mes aides de vie qui s’occupent de prendre mes billets de train. On ne s’imagine pas que je vis toujours dans l’anticipation : « Prendre le trottoir de droite, car à 100m, il y a un dénivelé à gauche » ; « Prévoir le 17 une aide de vie qui a le permis, parce que j’aurai besoin de  la voiture ». C’est tout mon rapport au quotidien, c’est tout un aspect de mon existence qui se trouve oublié, invisibilisé. Ma charge mentale quotidienne se trouve niée, absorbée dans l’imaginaire de passivité et de corps à s’occuper.

Montrer n’est pas forcément rendre visible. Montrer une réalité peut souvent l’invisibiliser. Montrer sous un certain angle peut créer une image qui cache l’ampleur de la réalité. Ramassée dans cette seule image, la réalité est réduite à cette image, lambeau de peau, peau de chagrin d’un imaginaire hégémonique.

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