De la masturbation et autres considérations sexuelles.

Voilà… il est une heure trente du matin et j’envoie un message à mon meilleur ami qui, lui, doit dormir : « J’ai décidé de faire un article sur la masturbation pour mon blog. ». Drôle de message trouvé, au saut du lit demain. Pourquoi lui ai-je envoyé ce message ? Sans doute pour me donner du courage, car il n’est pas chose aisée de parler de cela sur un média public. On me prendra pour une provocatrice, une exhibitionniste, une impudique. Pourtant, j’ai regardé le documentaire « Les branleuses » où des femmes (valides) parlent de masturbation. Je ne sais si c’est du fait de mon travail où je côtoie tous les jours la notion de sexualité, mais ces femmes-là ne m’ont pas paru impudiques. Leurs témoignages me semblent au contraire   nécessaires, la masturbation féminine étant taboue. Or, je ne connais pas de témoignage de femme handicapée à propos de la masturbation. Le débat de l’assistance sexuelle tourne davantage autour de la sexualité masculine ou de la sexualité à deux (qu’à deux, surtout, hein ? De toute façon, rares sont les clubs accessibles), mais rarement de l’autosexualité. Or, je suis proche des idées du féminisme pro-sexe et je suis convaincue que la sexualité est un domaine qui doit être investi par les femmes, les minorités sexuelles (et, selon moi, les handicapés) et que le corps, le plaisir et le travail sexuel sont  des armes politiques, un moyen d’émancipation ; et à l’instar de la réinvention des corps, la réinvention des sexualités est possible.

*

– Bonjour, pouvez-vous me montrer les nouveautés ? – Oui, bien sûr… vibros comme d’habitude ? – Mais pas les Fun Factory. Ceux-là, ils cassent au bout de six mois. – Les Lelo, alors… on a celui-là… Stimulation clitoridienne et vaginale ? – Je peux le manipuler pour voir… Hum, non. Trop dur. – Alors celui-là ? Tenez. – Oui, il m’a l’air mieux. Plus pratique. Il est rechargeable sur secteur ? – Euh… non, uniquement à piles. – Alors non. Je préfère sur secteur. – Sinon, on a celui-là. Un peu dans le même style. Et sur secteur. – Ah oui ! Combien de modes de vibrations ? – 4 ou 5, il me semble. Voyez. – Oui. Et les vitesses ? – Comme ça. – Est-ce que la couleur vous convient ? Sinon, on l’a en rouge, violet ou bleu ? – Plutôt violet, alors. – Voilà. – Vous prenez la carte bleue ? Me voilà à parler technicité du sex-toy dans un magasin montpelliérain où j’ai mes petites habitudes. Le vendeur me connaît bien et on discute de tout, de rien, de vibros et de lingettes désinfectantes pour vibros. Ah, il est loin le temps de mes premières tentatives masturbatoires plus ou moins fructueuses ; quand, par exemple, à 10 ans, j’avais essayé avec l’aspirateur familial ; j’avais bloqué le tuyau d’aspiration entre mes jambes, sur le tissu de mon jean, et l’air en mouvement créait des vibrations. Mais malgré cette ingénieuse technique et le fait que je passais aux yeux de ma mère pour une ménagère assidue, je n’avais obtenu que de fades résultats. Mais dans ce magasin, dans la discussion que j’ai avec le vendeur, je me sens puissante. Je me sens puissante en affirmant ma sexualité et ma volonté de me donner du plaisir. Dans le monde, j’apparais comme tronquée d’une partie de mon être, comme un corps étrange parce qu’impuissant à donner, à recevoir, à se donner du plaisir. En reconquérant cette part de mon être et de mon corps, en investissant l’interdit et l’inaccessible, je retrouve l’entièreté d’une puissance qui ne m’est pas octroyée. Je m’en saisis alors. Cette puissance, je la sens également lorsque je parle de porno ou de porn-studies en public ; lorsque, par exemple, je suis allée avec quelques ami-e-s à un festival de cultures pornographiques organisé par un espace culturel lyonnais. Aux regards étonnés de me voir là, à regarder projetés sur grand  écran un cours de fist proposé dans un épisode de Crashpad [série pornographique lesbienne réalisée par Louise Shine Houston, ndlr.] ou les ébats S.M. de Jizz Lee [actrice jouant dans Crashpad, ndlr.], ma présence semblait leur répondre : « Bah oui… pourquoi vous ? Pourquoi pas moi ? ». Je retrouve une matière nouvelle que le regard de l’autre ne m’accorde pas, ne pense même pas à m’accorder. Mon corps est fort tout à coup. Et puis, j’aime faire des allusions graveleuses quand je suis en situation d’infantilisation. Là aussi, je sens  un afflux de puissance. L’affirmation de ma sexualité dans l’espace public m’engage et me protège à la fois. Certes, ce n’est qu’une mise en scène ; mais j’aime jouer ce personnage grivois qui échappe à toute image sociale apposée sur mon corps et sur mon être : je ne suis plus une femme-enfant, une handicapée candide et angélique. Je ne suis plus un corps mis au ban de la sexualité, car jugé incapable de se reproduire – et frappé de cet interdit moral –. Je suis ce corps qui, lui aussi, cherche le plaisir ; qui, lui aussi, a des désirs, des fantasmes ; qui, lui aussi, peut être heureux. Jouer ce personnage met au monde une part de moi-même, échappé du domaine des corporéités impensables.

*

Seule dans mon lit. Je termine de lire, en attendant que « le biberon chauffe ». Bon, je crois que c’est bon et qu’il est chargé. Il est là, posé sur ma table de nuit, dans la lumière de la lampe de chevet. Avec mes pieds,  je le débranche et l’attrape. C’est un moment où je suis seule, où personne ne viendra dans ma chambre. La séance quasi-quotidienne peut commencer. Je l’allume. Je règle les vibrations à ma guise et l’approche. Parfois, je m’allonge ; parfois, je reste assise. Parfois, j’enlève le bas du pyjama ; parfois, je le garde. Mais ce soir, je suis fatiguée et j’aurai la flemme d’effectuer moult contorsions pour me rhabiller. Alors, au travers du tissu, les vibrations commencent à se faire sentir, au niveau du clitoris. C’est là que c’est le plus sensible, le plus efficace. Plus bas, c’est plus long et fastidieux, plus douloureux aussi. Et derrière, c’est très long, mais fantastique. Parfois, je garde la lumière allumée. Mais ce soir, j’éteins. J’ai envie d’être seule avec mon corps, avec mon plaisir, avec cette chaleur de plus en plus présente, qui se mue en plaisir, et bientôt en jouissance. Elle arrive vite, fulgurante, qui me saisit, investit tout  mon sexe, mon corps, mon être. C’est une flamme qui entre dans les confins de mon corps et l’apaise, le comble, l’épuise ; profondément. Cette fois-là, je n’ai même pas eu à penser aux baisers qu’unetelle avait déposés dans mon cou et qui m’avait excitée ; ou imaginer une scène torride avec telle autre. Cette fois, il n’y avait pas d’images, seulement le plaisir. D’autres fois, c’est plus long et j’ai besoin de cet appel aux images pour l’atteindre. Parfois, je prends plus de temps et j’explore le plaisir de mon corps. Depuis le temps, je connais mon corps et ce qu’il aime. Mon pied sait qu’il doit passer sur le bout des seins, entre les seins, caresser mon ventre et atteindre les cuisses et les genoux, et d’autres endroits que je ne dévoilerai pas ici… j’ai parcouru mon corps à la recherche de la moindre parcelle de plaisir. Par cette connaissance intime, il m’appartient désormais. Avant que je ne commence à me masturber, vers 13-14 ans, je me sentais dépossédée de mon corps. Des mains, autres que les miennes, m’habillaient, me lavaient, m’examinaient, me rééduquaient, touchaient souvent des endroits intimes dont j’aurais voulu qu’ils restent à moi. J’avais, petite, quelques rituels de réappropriation « pour enlever ces marques. ». Sinon, c’était l’angoisse. Quand la masturbation est arrivée dans ma vie, je l’ai tout de suite investie comme rituel de réappropriation absolue, un moyen radical d’effacer ces marques invisibles que des mains laissaient toute la journée sur moi. Le soin absolu fait à mon corps, c’est moi, finalement, qui me le prodiguais, le soir, dans ma chambre, seule. Pouvoir absolu. Certaines femmes trouvent qu’utiliser un sex-toy, pour se masturber, est un écran entre elles et leur corps. Moi, je trouve que c’est certes un écran, comme tout médium technique ; mais je crois l’avoir investi de telle façon que c’est un écran qui dévoile ; il m’a dévoilée à moi-même. J’ai peu à peu compris que mon corps n’était pas ce lieu étranger et douloureux ; qu’il pouvait aussi être lieu connu de jouissance ; que je pouvais être amie avec mon corps.

 *

Le débat sur l’assistance sexuelle est important, voire nécessaire, car il rend pensable ce qui est demeuré impensé. Désormais, la sexualité des personnes handicapées a investi une partie de l’espace public. Cependant, je trouve que ce débat a   tendance à parler de la question sexuelle en des termes de besoin, évacuant ainsi la question du désir. C’est sûrement plus facile, moins coûteux en temps, en énergie, de répondre à un besoin que de suivre les méandres obscurs d’un désir ; de ne considérer qu’un corps, et non le  monde en construction qu’il renferme, qu’il est. Or, le risque d’une telle approche de la sexualité – sa réduction à un besoin – est, à terme, de médicaliser la sexualité. Par ailleurs, le  débat ne s’interroge que sur une des solutions apportées ; sur les symptômes, mais non sur les causes. Pourquoi, par exemple, le corps handicapé n’est-il pas érotisé ? Ou alors, pourquoi son érotisation, quand elle a lieu, passe pour perversion et maladie psychique ? De plus, dans le documentaire « Les branleuses », j’ai relevé un propos relatif à la masturbation féminine qui m’a particulièrement interpellée :

« Je pense que les femmes ont quelques handicaps, quelques vieilles casseroles qu’elles trainent derrière elles. A commencer par la légende du prince charmant, même si aujourd’hui, je pense qu’à peu près toutes les femmes sont assez conscientes qu’il n’arrivera jamais… mais il y a quand même l’idée, très souvent, sur le terrain du sexuel, que : « je vais pas trop y toucher et c’est l’autre qui va me faire découvrir des choses, et c’est l’autre  qui va un peu décider pour moi » (Sophie Bramly, interviewée dans « Les Branleuses »,  de 18’15 à 18’48)

La légende du prince charmant peut  s’appliquer au vécu handicapé. Il y aurait tant à dire sur la position messianique du valide par rapport au handicap. Je l’ai dit dans un précédent article : l’image de passivité est commune au corps féminin et au corps handicapé. L’activité du valide ou de l’homme va permettre l’exploration d‘un corps passif qui se méconnaît. Un modèle de sexualité à deux, toujours à deux, toujours en couple ? Oui mais que faire de l’appropriation de soi et du corps dans tout cela ? Est-ce que l’immobilité – partielle ou totale – du corps empêche toute idée d’action sur lui-même, d’empowerment, de capacité d’agir ?Il me vient une anecdote : j’étais à un débat sur la sexualité, l’amour et la dépendance. J’étais entourée d’éducateurs/trices (valides) qui disaient, par exemple, que l’amour n’allait pas sans le sexe, le sexe sans l’amour ; et qui ne savaient pas ce qu’était une digue dentaire. Ils étaient empreints du modèle hétéropatriarcal et de ses valeurs. Le risque est alors qu’ils imposent leurs propres valeurs aux personnes handicapées rencontrées pendant leur travail. Pourtant, d’autres corps sont possibles et d’autres sexualités sont pensables.

A voir, à lire :

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2 commentaires sur “De la masturbation et autres considérations sexuelles.

  1. Salut Noémie, c’est Johanna. Nous nous sommes rencontrées après ta performance lors de la journée d »étude du SAGEF. Je t’ai beaucoup parlé de ma petite fille Ambre Lune, qui a un syndrome de Rett, et est catégorisée en tant que polyhandicapée (moteur et intellectuelle).
    Je voulais te remercier pour notre échange qui a été pour moi, révolutionnaire et a clairement éveillé mon esprit, loin des stéréotypes et croyances stupides au sujet des personnes porteuses de handicapes.
    Nous reparlerons des impressions et réflexions que ta rencontre ont provoquée en moi, si tu le souhaites.

    S’agissant de l’article sur la masturbation, je me permet de t’en féliciter. Déjà, je trouve ça franchement courageux d’en parler aussi librement, et généreux également car tu nous fais entrer avec simplicité dans une sphère intime quasi inaccessible: l’auto-sexualité d’une femme, qui plus est handicapée.
    Je trouve cet article très intéressant et bien écrit. Très franchement ça me fait du bien de savoir que la technologie puisse permettre aux personnes porteuses de handicap, de jouir, et de se réapproprier leur corps, et puis de communiquer, aussi, ça c’est tout simplement merveilleux et porteur d’espoir.
    Juste comme ça, au passage, car j’y pense même si en réalité j’y connais pas grand chose, j’ai trouvé un livre sur « la magie de la sexualité « , un titre dans le genre, qui parle de tantrisme et d’éveil de la spiritualité par les sensations et émotions sexuelles. Ce bouquin assez imposant (pour l’instant je l’ai que feuilleté) propose tout un tas « d’exercices » qui peuvent se pratiquer seule ou à deux.
    bon si jamais cela t’intéresse jte filerai les références.
    Bon, en tout cas, c’est cool ton blog, hyper intéressant et c’est un plaisir enrichissant de te lire et de te voir danser. Chapeau!
    Continue à vivre ton corps, à le faire jouir, bouger, danser, et à faire part de tes réflexions, je n’sais pas pour le reste du monde, mais moi je trouve génial que tu existes!

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