Ce que peut le corps.

Il me revient une conversation récente que j’ai eue avec une amie. Nous étions agacées que le féminisme soit pris, par certains, comme une négation du corps, de sa matérialité, de sa sexualité. Selon certains, le féminisme nierait l’évidente binarité des sexes (testicules, pénis / vulve, vagin, pour le dire clairement) et les féministes seraient des vieilles filles poilues et intellectuelles, voire lesbiennes (et donc frustrées sexuellement) ou les trois à la fois, plongées dans leurs bouquins et absentes à leur corps.
A un moment, j’ai dit : « Mais non ! Au contraire ! Le féminisme affirme les divers possibles du corps, et donc le corps lui-même. ». Cri du cœur ! Cri du corps ! Voici que le corps affirme qu’il peut être, et qu’il peut être différemment ; qu’il peut s’échapper de l’injonction à n’être qu’une seule image.

Je me suis souvenue alors d’un travail que j’avais fait sur un concept : le Corps sans Organes. C’est un concept tiré de l’œuvre d’Antonin Artaud et repris par Deleuze (et Guattari, que l’on oublie trop souvent), dans leurs études psychanalytiques et politiques. C’est l’idée que le corps renferme en lui de multiples potentialités qui demeurent  habituellement invisibles pour nous.

Pas de bouche / Pas de langue / Pas de dents / Pas de larynx / Pas d’œsophage / Pas d’estomac / Pas de ventre / Pas d’anus / Je reconstruirai l’homme que je suis ». (A. Artaud, 1948, p. 84. Cité par G. Deleuze, Logique du sens. Paris : Gallimard, 1969, p. 108, note de bas de page.)

Par cette citation, on voit que la notion de Corps sans Organes est déjà présente dans l’œuvre d’Artaud, qui en use afin de décrire l’expérience du corps vécue dans la schizophrénie. Le Corps sans Organes intervient dans un propos, véritable cri de révolte contre les institutions psychiatriques qui l’ont mis en marge de la société, contre la place de Dieu et de la religion dans la pensée occidentale, contre la société elle-même qui ne veut pas entendre sa voix, ainsi que contre la condition humaine en général. Placé en fin de propos, on peut penser que le Corps sans Organes constitue le paroxysme de l’expression de cette révolte :

 « L’homme est malade parce qu’il est mal construit. Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, Dieu, et avec Dieu, ses organes. Car liez-moi si vous voulez, mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes, alors vous l’aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté. Alors vous lui réapprendrez à danser à l’envers comme dans le délire des bals musette et cet envers sera son véritable endroit ».

Artaud se révolte contre l’organisation hiérarchique de ses organes au sein de son corps, organisation qui, pour lui, est synonyme d’asservissement et de perversion du corps, de la sensation du corps, de l’être même : détruire cette organisation et tous les automatismes qui en découlent serait donc le moyen de redécouvrir ce qu’est véritablement la liberté, l’essence même de l’humain, puisque défait de tout état de servitude. Cette déstructuration de tout organisme aurait donc ici une fonction assez prégnante de dévoilement ontologique. On peut élargir cette réflexion sur le corps de l’individu au corps de la société et à la place du corps de l’individu au sein de la société. En effet, à l’instar de l’organisme du corps humain, l’organisation sociale peut être asservissante et cause d’altération de la liberté de l’individu, qui n’a pas d’autre choix que de s’inscrire dans cet ordre. Artaud invite à déconstruire les structures sociales pour que les individus se réapproprient leur liberté. Il se dresse contre la volonté de la norme sociale d’établir un certain ordre structuré, tout en mettant en exergue la marginalisation des individus qui veulent s’en échapper et la discréditation de leur discours.

Plus tard, Deleuze et Guattari se réapproprieront ce concept, en l’enrichissant de sens nouveaux. Pour ne pas perdre le lecteur dans les sinuosités de la pensée deleuzienne, je résumerai ainsi : Deleuze essaie de penser le passage entre le seulement-possible et la réalité ; l’actualité et la virtualité (pour le dire en des termes barbares). le Corps sans Organes permet de penser le passage entre actualité et virtualité, l’articulation entre des individualités existantes et des forces de potentialité. Ce concept permet d’entamer une réflexion sur tous les possibles que renferme un corps et de mettre en exergue, en filigrane, l’imposition d’un seul possible d’un corps – et donc, d’une identité – par les logiques sociales. Le Corps sans Organes est une sorte de « corps avant le corps », un corps avant le processus de constitution et de hiérarchisation d’organes différenciés, est traversé par des forces en devenir, des flux qui portent en eux des virtualités. Le Corps sans Organes n’est donc pas un corps dépourvu d’organes, mais un corps qui portent en germes ses organes et leur organisation hiérarchique : il est tout en potentialités.

Pour élaborer ce concept, Deleuze et Guattari se réfère à Spinoza (XVIIème siècle) et son discours sur le corps :

« Personne, en effet, n’a jusqu’ici déterminé ce que peut le corps, c’est-à-dire que l’expérience n’a jusqu’ici enseigné à personne ce que, grâce aux seules lois de la Nature –  en tant qu’elle est uniquement considérée comme corporelle, le corps peut ou ne peut pas faire, à moins d’être déterminé par l’esprit. Car personne, jusqu’ici, n’a connu la structure du Corps assez exactement pour en expliquer toutes les fonctions […] » 5Spinoza, Ethique, Partie III, Proposition 2, scolie.)

Je n’irai pas plus loin dans cet article sur ce concept-là. Ce qu’il faut retenir, c’est que le Corps sans Organes permet de penser le passage entre actualité et virtualité, l’articulation entre des individualités existantes et des forces de potentialité. Ce concept permet d’entamer une réflexion sur tous les possibles que renferme un corps et de mettre en exergue, en filigrane, l’imposition d’un seul possible d’un corps par les logiques sociales.

Oui, car le social façonne les corps, par l’imposition de normes que chacun-e intériorise, à tel point que « l’âme devient prison du corps » (formule que Butler reprend à Foucault). C’est particulièrement vrai pour les normes de genre, thématique explorée par J. Butler, dans Trouble dans le Genre, qui remarque que « cette production disciplinaire du genre a pour effet de stabiliser artificiellement le genre, servant par-là les intérêts de l’hétérosexualité et les fins régulatrices de la sexualité reproductive ». Cela construit une certaine cohérence qui légitime l’hétérosexualité et ne permet pas de voir les discontinuités que constituent les identités sexuelles et genrées alternatives. Butler s’intéresse à la pratique du « drag », du travestissement, qui permet de faire apparaître ces discontinuités et d’entamer une certaine désorganisation du champ des corps, mettant en question la fiction régulatrice de la cohérence hétérosexuelle, fondée sur les apparences corporelles.

« Dans sa version la plus complète, [le drag] est une double inversion qui dit « les apparences sont trompeuses ». Le drag dit [drôle de personnification de la part de Newton] « mon apparence “extérieures“ est féminine mais mon essence “intérieure“ [le corps] est masculine ». Au même moment, il symbolise l’inversion contraire ; « mon apparence “extérieure“ [mon corps, mon genre] est masculin mais mon essence “intérieure“ [moi-même] est féminine ». ».

Les performances drag ou travesti sont des mises en scène d’inversion dans les identités de genre. Elles ont une portée subversive envers les normes de genre, ou du moins permettent de mettre en exergue ces normes. Après tout, quel est le « vrai sexe ? ». Pourquoi l’apparence corporelle justifierait-elle l’imposition d’une identité, jugée plus véridique ou plus légitime.

On peut alors mener la même réflexion sur le corps handicapé. La légitimation du corps valide s’inscrit dans le même processus que les normes de genre. Le corps handicapé met en exergue d’autres normes sur le corps, tellement naturalisées qu’elles en sont devenues invisibles. Mais quel est le vrai corps ? Pensons pour une fois le corps handicapé, non en termes  d’amoindrissement du corps, mais bien en termes d’autre possible du corps ?

Je suis alors convaincue qu’une démarche artistique peut rendre compte de ces possibles-là, à l’instar de l’art féministe des années 1970 et du body art qui use du corps (souvent nu), du corps en action, de la performance, qui permettent aux artistes femmes et/ou homosexuel-le-s de se réapproprier leur corps.

« L’art du corps implique des « conflits entre autorisation et interdiction, entre contenu latent et contenu manifeste, entre souvenirs et résistances, castration et auto-préservation, voyeurisme et exhibitionnisme, imagination destructrice et imagination cathartique » – autant de nécessités et d’élans liés au legs que constitue l’histoire des femmes et de leur corps. Voilà peut-être la raison pour laquelle l’art des femmes est souvent un art du corps – et du corps en action. Et n’oublions pas de mentionner un autre aspect de cet art du corps […] « la mascarade de la féminité ». Le corps féminin a en effet toujours dû être un corps pour les autres – jamais pour soi –, toujours dû soutenir les désirs et attentes d’un social masculin. Ainsi, dans le body art, les artistes se réapproprieront le corps en l’étudiant et en le revivant comme étant le leur, autonome face à leur regard. ». (F. Muzzarelli, Femmes photographes, Hazan, 2009, p.14)

Dans le body art, est présente l’idée de performativité du corps de l’artiste – parfois nu –, de performance, c’est-à-dire l’idée de s’approprier son corps et d’en faire quelque chose qui l’affirme, qui nous affirme.

Le travail d’ORLAN, une artiste qui expérimente les possibles du corps, est intéressant pour illustrer nos dires. Même si on ne peut pas assimilé son Art Charnel à du body art – ils diffèrent notamment dans la relation qu’ils entretiennent à la douleur –, son travail est important en ceci qu’il ne considère pas le corps comme un lieu inviolable et revendique la possibilité de le modifier à l’envi.

ORLAN

Dans les années 1990, l’artiste a fait toute une série de performances qui consistaient en des opérations de chirurgie esthétique. Cette affirmation d’un corps modifiable est une tentative de réappropriation de son corps, ce qui met en exergue la dépossession du corps des individus par les instances sociales et politiques ; et s’y oppose.

« « […] en tant que femme/artiste, la matière de travail et la surface d’inscription que j’avais à portée de la main était ce corps qu’il fallait que je me réapproprie parce que j’en étais en quelque sorte dépossédée par l’idéologie dominante – cette idéologie dominante qui, parce que j’étais une femme, m’empêchait de vivre ma vie et ma vie d’artiste comme j’avais envie de la vivre. J’ai pensé que travailler directement avec la représentation de mon corps, y compris avec la représentation publique de mon corps, était beaucoup plus intéressant, plus problématique et plus efficace politiquement […] » (H. U. Obrist, dans C. Cros et autres, ORLAN. Paris : Flammarion, 2004, p.190).

Une idée est au fondement du travail d’ORLAN : c’est celle de l’auto-engendrement, de re-création de soi, de son corps, de l’image de son corps. ORLAN explore les possibles d’un corps à modifier, à réinventer.

opération chirurgicale orlan

A l’instar du corps d’ORLAN, je suis persuadée que le corps handicapé n’est pas figé dans un seul possible qui n’est en fait qu’un impossible. Il ne se résume pas à ses inaptitudes et à ses limites. Il y a d’autres possibles à explorer, d’autres images à créer, une autre esthétique à élaborer. Lorsque je danse, lorsque j’écris, je mets en jeu mon corps devant les regards ; et ce faisant, je l’affirme dans un autre possible insoupçonné. J’affirme une autre esthétique. Je crée d’autres images, inhabituelles mais qui peuvent être émouvantes, qui peuvent toucher. Je me réinvente moi-même à partir du donné déjà établi. Je m’approprie un corps que le regard d’autrui a voulu me présenter comme incapable, illégitime, débile, sale, malade. On a voulu me déposséder d’un corps. Dès lors, j’affirme qu’il est mien.

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